La terre des crocodiles

Kerstin Gossé, journaliste en Suède, voulait depuis longtemps travailler sur le terrain dans le domaine du développement. Sa candidature à un poste de volontaire VNU l'a conduite avec sa famille au Burkina Faso. (programme VNU)Kerstin Gossé, journaliste en Suède, voulait depuis longtemps travailler sur le terrain dans le domaine du développement. Sa candidature à un poste de volontaire VNU l'a conduite avec sa famille au Burkina Faso. (programme VNU)
24 avril 2009

Ouagadougou, Burkina Faso: « Mais où sont passés tous les animaux ? » s’est exclamé Linnéa, ma fille de trois ans, alors que la campagne aride de Niamey (capitale du Niger) défilaient derrière le hublot de l’avion Air France qui nous menait à notre destination finale, Ouagadougou.  

Tout au long du vol depuis la Suède, Linnéa avait diverti son grand frère Andreas et moi-même, en chantant « Je saute dans la rivière et nage dans l’eau d’Afrique, la terre des crocodiles ». Je n’avais jamais entendu cette chanson auparavant, mais, à l’évidence, c’était un air qu’elle avait appris au jardin d’enfants, chez nous en Suède. Cela venait probablement d’une volonté de leur part d’apprendre aux enfants des choses sur l’Afrique, l’obscure contrée où leur amie Linnéa allait déménager. Le Burkina Faso allait devenir notre chez nous pendant deux ans, et le 15 avril 2008 était le jour J. J’étais journaliste en Suède, et je voulais depuis longtemps travailler sur le terrain dans le domaine du développement. L’Afrique tient une place toute particulière dans mon cœur, car j’avais voyagé dans différentes parties du continent avec mon époux de dix ans qui est originaire de Côte-d’Ivoire. Je voulais que nos enfants connaissent l’Afrique comme s’ils en étaient eux aussi originaires. J’avais posé ma candidature à un poste au programme des Volontaires des Nations Unies à l’automne 2007. En décembre, j’avais signé tous les papiers et j’avais devant moi une longue liste de choses à faire : visite chez le dentiste, checkups médicaux et vaccinations. Nous avons vendu notre voiture, nous sommes débarrassés des meubles et de l’appartement, et tourné la page de notre vie suédoise. Je n’ai pas renouvelé mes contrats avec les médias pour lesquels je travaillais. Mon mari, qui est professeur, a pris un congé de son travail.

Accepter une mission à l’étranger va beaucoup plus loin qu’un simple changement de carrière. Cela signifie qu’il faut mettre un terme à une vie et en commencer une autre. En tant que parents de deux jeunes enfants, mener à bien ce processus impliquait des responsabilités, des inquiétudes et des craintes supplémentaires. Mon mari ne pouvant venir avec nous immédiatement – il ne pouvait de fait nous rejoindre que deux mois et demi après notre arrivée – j’ai commencé ma vie d’expatriée en tant que mère célibataire. Pas de problème, pensais-je, puisque ma belle-mère viendrait de Côte-d’Ivoire nous rejoindre au Burkina Faso pour prendre soin des enfants pendant que je travaillerais. J’imaginais que nous nous installerions confortablement dans une maison provisoire bien équipée, et que nous attendrions tranquillement que mon mari arrive. Nous obtiendrions alors une nouvelle maison, de nouveaux meubles et une voiture. 

À peine arrivés, j’ai appris que ma belle-mère n’arriverait pas avant un certain nombre de jours, en raison d’un retard imprévu. Il s’est avéré que la belle maison que nous avions trouvée sur Internet était située dans une zone déserte en périphérie de la ville, à des kilomètres de tout transport public. Me voilà donc sans accès à quelque transport et assistance infantile que ce soit. De plus, mon employeur s’attendait à ce que je commence à travailler dès le lendemain. Même si je n’avais pas encore commencé à travailler, je devais prendre trois jours de congé pour trouver une issue à ma situation. Par quoi commencer ?

Abandonnée dans une ville où je ne connaissais personne, mon journal intime est devenu mon confident, un ami proche. Lorsque je relis aujourd’hui ce que j’y ai écrit, je ne peux m’empêcher d’éclater de rire devant les objectifs irréalistes que je m’étais fixés pendant cette période. « Semaine 1 : acheter une voiture et trouver une école pour mon fils. Semaine 2 : trouver une nouvelle maison plus proche du bureau et déménager. » J’ai trainé mes enfants sous une chaleur de 40 degrés pour visiter les écoles potentielles et de nombreux concessionnaires automobiles, avant de m’apercevoir qu’il était impossible de prendre ces décisions importantes à la va-vite.Au bout de quatre jours qui m’ont semblé une éternité, ma belle-mère est arrivée. J’ai recruté une nourrice, passé un accord avec un chauffeur de taxi et commencé à travailler. Les choses ont commencé à fonctionner raisonnablement bien. N’ayant rencontré leur grand-mère qu’une seule fois auparavant en Suède, les enfants avaient toutefois besoin de temps pour créer des liens avec elle. Je me suis souvent sentie contrariée de les laisser à la maison pendant que je travaillais. Mais chaque soir, lorsque le chauffeur de taxi me déposait devant notre maison provisoire, ils venaient à ma rencontre en courant, follement heureux de me voir. Et ça s’est bien passé pour eux. Mon fils a eu un ballon de football, et les autres enfants sont venus jouer avec lui à la maison. Quant à ma fille, elle a adoré porter des tresses africaines, et pris immédiatement l’habitude de manger avec les doigts. En ce qui me concerne, j’ai commencé à chanter dans une chorale pendant mon temps libre.

À l’approche du premier anniversaire de notre arrivée dans le pays, ma fille m’a rappelé qu’on ne pouvait décemment célébrer un anniversaire sans gâteau. Je voulais marquer cet événement avec un de ces gâteaux au chocolat sentant délicieusement bon de la Pâtisserie Koulouba, située à proximité du bureau du PNUD, mais nous avons finalement fini avec des milkshakes au bord d’une piscine. C’était tout aussi bien.Cette année fut riche en défis, mais en tant que famille, nous avons réussi à rester soudés. Mon français s’est aussi beaucoup amélioré, et mon article consacré aux travaux du PNUD vient juste d’être publié sur le site Internet mondial. Nous avons aussi eu l’occasion de voir les animaux exotiques que ma fille avait évoqués. Mais le Burkina Faso est désormais devenu beaucoup plus que la « terre des crocodiles » : c’est notre chez nous, et cela restera une partie irremplaçable de son enfance.

Le programme VNU est administré par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)