Le défi électoral au nord de l’Equateur
par Gabriela Steinemann

08 septembre 2006

Ce dimanche historique du 30 juillet 2006 ne tombera certainement pas dans les oubliettes de la mémoire collective congolaise. A partir du petit matin, les routes mouvementées attestaient de l’enthousiasme profond des Congolais de participer aux premières élections dans leur pays depuis 45 ans. Dans les villages environnant Gemena, chef-lieu du district du Sud-Ubangi, l’affluence de la population était énorme et les files d’attente longues. Dus à la lenteur de l’opération de vote dans les bureaux – il s’agissait d’une expérience nouvelle pour la grande majorité des électeurs –, des temps d’attente de quatre ou cinq heures n’étaient pas exceptionnels.

Le nombre élevé de femmes présentes au scrutin était remarquable. Interrogée sur sa motivation de venir se rendre aux urnes, une maman tenant un petit garçon dans ses bras a attesté : « J’ai fait 5 km à pied depuis mon village ce matin. Cette journée est très pénible; je dois porter mon bébé et je n’ai pas d’eau à boire. Néanmoins, je suis contente de pouvoir voter aujourd’hui. » Outre les électrices, on trouvait également un grand nombre de femmes habillées en orange, travaillant en tant qu’agentes électorales dans les bureaux de vote.

Tout aussi émouvant, la proéminence des électeurs âgés faisant la queue devant les bureaux de vote. Un vieux papa dont l’âge est estimé à 70 ou 80 ans a raconté: « Je me rappelle déjà avoir voté une fois, mais cela fait fort longtemps. Je crois que c’était quand Mobutu est devenu président ». « Oui », a remarqué un électeur beaucoup plus jeune, « mais à l’époque ce n’était pas une véritable élection, car il n’y avait qu’un candidat unique, on ne pouvait voter qu’une seule personne. C’est pourquoi nous sommes ravis de voir la pluralité des candidats qui se présentent aujourd’hui ». Ses amis ont ajouté qu’ils sont « contents de pouvoir choisir nos futurs dirigeants, et nous espérons que la paix règnera enfin avec le nouveau gouvernement élu ».

En plus du chemin parcouru, beaucoup de gens étaient forcés de faire des déplacements additionnels dus au fait qu’ils s’étaient rendus dans le mauvais centre de vote. Comme les listes d’électeurs n’avaient pas été affichées avant le scrutin (et souvent non plus le jour même), les gens n’avaient pas pu s’informer sur la localité du bureau de vote dans lequel ils étaient enrôlés.

Les conversations menées avec la population devant les bureaux de vote ont montré que beaucoup d’électeurs ne connaissaient pas les candidats, se rendant aux urnes sans savoir à côté de quelle photo ils allaient mettre leur croix. Certains n’avaient jamais vu l’image d’aucun candidat et encore moins un projet de société quelconque. Il n’est donc pas difficile à comprendre que le simple passage du véhicule d’un candidat dans un village avait pu lui gagner facilement un bon nombre de voix. Un jeune électeur a fait savoir aux visiteurs : « Je vais voter celui que j’ai vu passer devant ma maison; en plus, j’ai beaucoup entendu parler de lui, par les gens de mon village et à la radio. »

Dans le district du Sud-Ubangi, une grande partie de la population parle uniquement le Ngbaka, un dialecte local. C’est ainsi que beaucoup d’électeurs ne comprenaient pas le français de la documentation électorale ou le lingala des membres des bureaux de vote, ce qui leur a posé des obstacles à une bonne compréhension de la procédure du scrutin. Dans bon nombre de bureaux de vote, une assistance particulière était fournie avec l’aide de volontaires des Nations Unies non seulement aux analphabètes mais également aux personnes âgées, aveugles et sourdes. Des agents électoraux spécialement désignés entraient dans l’isoloir avec ces électeurs afin de leur indiquer la bonne case. Parfois, cette tâche était aussi confiée aux témoins des partis politiques. La loi électorale exige cependant que l’assistance aux électeurs incapables de voter seuls se fasse par une personne du choix de l’électeur.

Une autre observation préoccupante a suscité l’intérêt et la vigilance des observateurs de la MONUC et des volontaires VNU enrôlés dans l’organisation du scrutin. Dans certains centres de vote on a trouvé un grand nombre de très jeunes visages parmi les personnes faisant la queue. Dotés de cartes d’électeurs qui attestaient un âge de 18 voire 20 ans, ces électeurs paraissaient pourtant ne pas avoir plus de 14 ou 15 ans. La probabilité de manipulation des enfants par les partis politiques semble d’autant plus élevée que ces villageois manquaient d’une sensibilisation équilibrée à l’aide de documentation officielle et d’éducation civique.

Les Congolais ont certes fait preuve d’une grande motivation de se rendre aux urnes afin de mettre un terme à la transition et de mener leur pays vers une ère nouvelle de paix et de développement. Il faut toutefois noter que la participation massive observée ce dimanche était peut-être aussi due à un souci particulier qui préoccupait beaucoup de gens : « Va-t-on nous arrêter, allons-nous avoir des difficultés après les élections si nous ne votons pas ? » des commerçants venus de et enrôlés à Kinshasa, surpris par l’interdiction que leur impose la loi électorale de voter à Gemena, ont interrogé l’équipe de la MONUC.

Lundi 31 juillet, le lendemain du scrutin, le travail des agents électoraux se poursuivait avec la compilation des résultats, toujours avec l’appui de volontaires VNU. Une visite au Centre de compilation des résultats (CLCR) de Gemena, qui rassemble les résultats des cinq circonscriptions du Sud-Ubangi, a permis de voir quelques difficultés rencontrées par ceux qui ont rendu possible la bonne tenue de ces élections. Apres avoir passé la nuit dans les bureaux pour faire le dépouillement et surveiller les matériels sensibles, les agents électoraux arrivaient, ce lundi, au CLCR en provenance des coins les plus reculés dans le district – Zongo, par exemple, se trouve à 270 km de Gemena. Portant des procès-verbaux, fiches de résultats et bulletins de vote sur la moto, le vélo ou même sur la tête, ces mamans et papas se plaignaient des conditions pénibles de leur voyage et du manque de fonds. Tout comme les policiers sécurisant ce matériel, les membres des bureaux de vote ont dû accomplir leur tâche pendant 48 heures sans aucun approvisionnement et sans paiement préalable. C’est avec un grand soulagement qu’ils ont finalement pu réceptionner leurs primes le mardi 1er août. Les résultats continuent à arriver au CLCR de Gemena. Selon la CEI, les derniers transports depuis Zongo et Kungu, menés à l’aide d’un véhicule de la CEI, devraient atteindre le chef-lieu du Sud-Ubangi au plus tard le lundi 7 août 2006.

Le programme VNU est administré par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)