« Personne ne vous dit que l’une des plus grandes difficultés du travail à l’international n’est pas la charge de travail. C’est d’apprendre à se sentir à l’aise dans un pays étranger. Je pense que c’est ce qui donne tant de sens à cette expérience », confie Rose Lagrotte. « Les contraintes nous obligent à agir de manière réfléchie, à trouver d’autres moyens de communiquer, à nous appuyer sur nos collègues et à gagner notre place autour de la table. »
Pour beaucoup, travailler à l’étranger évoque des projets passionnants, des voyages internationaux et de nouvelles perspectives. Pour Rose, cette expérience signifiait aussi arriver dans un pays où elle avait beaucoup de mal à comprendre les conversations autour d’elle.
Rose est Volontaire ONU internationale, en qualité de spécialiste associée aux changements climatiques, au sein du Bureau de la Coordonnatrice résidente des Nations Unies au Turkménistan. Financée par la France, sa mission est axée sur les changements climatiques. Mais bien avant son arrivée à Achgabat, en octobre 2025, pour une mission de deux ans, son parcours l’avait déjà menée sur plusieurs continents et vers des domaines de travail très différents.
« Mon parcours n’a pas été linéaire. J’ai étudié la résolution des conflits, en me spécialisant dans les migrations liées aux changements climatiques. Cela m’a conduite à effectuer un stage au Sénégal, où j’ai travaillé sur la résilience des communautés. J’ai pu constater directement que les changements climatiques ne concernent pas uniquement l’environnement : ils touchent aussi aux moyens de subsistance, à la stabilité et aux populations contraintes de se déplacer. »
Elle poursuit : « Par la suite, j’ai effectué un stage au Siège des Nations Unies, à New York, dans le domaine de la prévention de l’exploitation et des abus sexuels (PEAS). Au départ, ce domaine semblait sans rapport avec le précédent, mais cette expérience m’a appris que toutes ces questions sont étroitement liées. Les personnes déplacées en raison des changements climatiques sont exposées aux risques d’abus. Une approche centrée sur les personnes suppose de prendre en compte l’ensemble des risques auxquels elles sont confrontées.
« Lorsque j’ai découvert cette mission de Volontariat des Nations Unies, financée par la France au sein du Bureau de la Coordonnatrice résidente, elle m’a semblé parfaitement correspondre à mon parcours. En travaillant avec d’autres entités des Nations Unies au Turkménistan, je peux faire le lien entre ces différents domaines. Depuis mon arrivée, j’ai également pu assumer de nouvelles responsabilités, notamment en tant que point focal pour la PEAS, et contribuer à promouvoir une culture de la responsabilité au sein de l’équipe de pays des Nations Unies. »
Pourtant, le plus grand défi qu’elle a rencontré avait peu à voir avec les politiques climatiques ou la coordination des Nations Unies.
Rose ne parle ni russe ni turkmène. « Chaque difficulté me pousse à repenser la valeur de ma contribution. Je ne peux peut-être pas participer à toutes les conversations, mais lorsque l’occasion m’est donnée de prendre la parole, je veille à ce que mes propos comptent. »
Elle poursuit : « Je ne parle pas les langues locales, et cette barrière est bien réelle. Je passe à côté de conversations auxquelles il me serait utile de participer. J’assiste à des réunions en russe et je ne comprends parfois qu’un mot sur six. »
Pour certaines personnes, une telle situation pourrait être source d’isolement. Pour Rose, elle est devenue une occasion d’écouter plus attentivement, de s’adapter et de trouver de nouvelles façons de contribuer.
Cette expérience a également changé sa perception de l’impact de son travail.
« Je suis quelqu’un qui aime voir la ligne d’arrivée. Mais ce travail m’a appris qu’une partie des contributions les plus importantes intervient bien avant que les résultats ne deviennent visibles. Parfois, on passe des mois à construire quelque chose que quelqu’un d’autre achèvera par la suite. »
Et cela lui convient, explique Rose.
« Il m’arrive de ressentir le poids des attentes. Bénéficier d’une mission internationale entièrement financée est une chance extraordinaire, et je me demande souvent si j’en fais suffisamment. Puis je me rappelle qu’une personne ne peut pas transformer un système à elle seule. Nous apportons toutes et tous notre pierre à l’édifice. »
Une grande partie du travail de Rose consiste à aider les populations à comprendre les changements climatiques d’une manière qui fait écho à leur quotidien. Plutôt que de s’appuyer uniquement sur des présentations techniques, elle privilégie souvent les jeux et les outils d’apprentissage interactifs.
« Trouver la bonne manière de communiquer, c’est aussi trouver le bon public. C’est pourquoi une grande partie de mon travail est axée sur les jeunes et les communautés. J’anime régulièrement des séances d’apprentissage à l’aide d’outils interactifs comme la *Fresque du climat*, un outil ludique français consacré aux changements climatiques, et la *Climate Box* du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).
« Ces quiz et jeux sur le climat contribuent à surmonter les barrières linguistiques et à rendre les questions environnementales complexes accessibles à tous, des jeunes enfants aux adolescents », explique-t-elle.
« Les jeunes ici sont déjà très sensibilisés aux changements climatiques. Mais ces jeux les aident à établir des liens entre les évolutions de l’environnement et leurs conséquences sur la société. Échanger avec ces jeunes brillants donne à mes paroles une tout autre portée. »
Rose est arrivée au Turkménistan en tant que jeune Volontaire ONU, avec l’intention d’écouter et d’apprendre. Puis, elle s’est retrouvée dans des salles de réunion où elle n’aurait jamais imaginé entrer, aux côtés de responsables d’entités des Nations Unies et de ministres du gouvernement.
Au début, elle se demandait ce qu’elle pouvait bien apporter à ces échanges. Grâce aux encouragements de ses collègues, elle a progressivement compris que son regard extérieur était précisément ce qui rendait sa voix précieuse.
Ces moments lui ont appris que contribuer ne signifie pas nécessairement être la personne la plus expérimentée dans la salle.
Il s’agit parfois de poser une question différente, de partager un nouveau point de vue ou d’aider les autres à porter un regard différent sur une situation.
Lorsqu’elle réfléchit à ce qui a compté le plus pendant son séjour au Turkménistan, Rose ne commence pas par parler de projets ou de politiques. Elle parle des personnes.
« Ce sont les personnes qui me donnent la force de continuer. Les collègues qui partagent généreusement leurs connaissances. Les jeunes qui s’engagent activement pour faire évoluer positivement leurs sociétés. Les étudiants dont les yeux s’illuminent lorsqu’ils comprennent qu’ils peuvent eux aussi faire partie de la solution. Ces moments me rappellent pourquoi je suis venue ici. »
Dans un pays où elle est arrivée sans en maîtriser la langue, Rose a découvert une autre réalité : la communication ne se résume pas aux mots que l’on prononce. Elle passe parfois par l’écoute, l’apprentissage et la présence au quotidien, jusqu’à trouver sa place autour de la table.
C’est peut-être là que les Volontaires excellent le plus. Ils n’attendent pas d’avoir toutes les réponses pour agir. Ils sont présents, malgré les incertitudes. Et, pierre après pierre, ils contribuent à bâtir quelque chose de plus grand.
*Cette histoire a également été publiée sur le site de l’UNRCO au Turkménistan.